Pour Gérard Araud, ancien ambassadeur de France à Washington, la diplomatie repose souvent sur l’art du flou. Le plan Trump pour Gaza en offre une éclatante démonstration.
Que n’a-t-on accusé les diplomates d’hypocrisie, de formalisme, de cynisme, et j’en passe… Je vais aggraver mon cas en ajoutant à cette liste l’ambiguïté. Comment, direz-vous, n’est-il pas indispensable qu’une négociation ou une déclaration soit d’une clarté indiscutable pour éviter les malentendus, voire un accord qui n’en est pas un, entre les deux parties qui vont l’interpréter chacune à sa manière ? Non, suis-je obligé de répondre à cette question : il est parfois indispensable d’accepter en connaissance de cause cette dissonance. Les diplomates ont même inventé un « terme technique » pour la désigner : l’« ambiguïté constructive ». Une fois de plus, ils bousculent la logique commune pour rappeler que certaines affaires humaines nécessitent une part d’ombre…
Supposez que les négociateurs parviennent à un accord, sauf sur un point qui n’est pas essentiel pour l’architecture de l’ensemble, mais sur lequel aucun compromis n’est possible pour des raisons de politique intérieure d’une ou des deux parties. Ainsi, ai-je négocié un « concept stratégique » de l’Otan où les États-Unis ne pouvaient accepter de reconnaître l’autorité de la Charte des Nations unies parce que contraire à leur souveraineté, alors que les Européens y étaient attachés. Nous avons donc agréé l’expression « respect des principes de la Charte » pour contourner cette difficulté, les Américains insistant sur la notion de principes, par définition généraux et vagues, et les autres sur la Charte elle-même.
On voit donc des diplomates rédiger des textes volontairement imprécis pour permettre à chacun d’y mettre ce qu’il voudra lorsqu’il faudra l’expliquer à son opinion publique. Les Français aiment, par exemple, beaucoup recourir à l’expression « avoir vocation à » parce qu’elle n’a pas de traduction correcte en anglais, ce qui les autorise à insister, selon les besoins, devant notre presse, sur son caractère plus ou moins contraignant, étant entendu, mais pas précisé, que ce sera la traduction anglaise qui fera foi. Tout repose sur le pari qu’ensuite, l’évolution de la situation ne conduise pas à mettre en lumière la contradiction dissimulée que recèle le texte prétendument agréé.
Nous venons d’avoir une illustration d’un autre type d’« ambiguïté constructive » avec l’accord de Gaza imposé par Trump aux deux parties, qui n’en voulaient pas mais qui ont considéré qu’elles ne pouvaient se permettre de le refuser. C’est, en particulier, le cas à Jérusalem, qui pouvait y voir à la fois le risque que le Hamas clame qu’il n’avait pas été vaincu et l’ouverture de la perspective d’un État palestinien – deux abominations pour l’extrême droite israélienne. Et pourtant, les deux ennemis l’ont accepté, ou plutôt ne l’ont pas refusé.
D’ailleurs, chacun n’en retient que ce qui lui convient : l’arrêt des hostilités et l’évacuation du territoire du côté palestinien ; la libération des otages et la disparition du Hamas du côté israélien. Ils se gardent soigneusement de se prononcer sur le reste. Ce serait une rare naïveté de penser qu’ils se sont résignés au diktat américain ; il serait tout aussi naïf d’imaginer que Trump ignore qu’Israéliens et Hamas vont s’employer à faire échouer son plan tout en essayant d’en faire porter la responsabilité à l’autre. Faisant mine de ne voir dans les réserves des deux parties qu’une « ambiguïté constructive » sans importance, il agit donc comme si de rien n’était et comme si les deux camps s’étaient engagés sur les vingt et un points qu’il a proposés.
« Chiche »
Or, en un sens, la première étape se conclut au profit d’Israël, dans la mesure où le quid pro quo qui la fonde est déséquilibré : en effet, si la libération des otages est définitive, le cessez-le-feu, lui, ne l’est pas. En d’autres termes, Netanyahou peut empocher l’une tout en trouvant des prétextes pour ne pas respecter l’autre. Il peut accuser le Hamas de ne pas désarmer – ce que celui-ci tentera de faire – ou de ne pas livrer tous les corps des otages, dont certains sont inévitablement ensevelis sous les ruines de Gaza.
Dans ce genre de situation, c’est à l’arbitre de trancher : il peut poursuivre son initiative, ce qui placerait de nouveau Jérusalem face à l’alternative de céder ou de résister, c’est-à-dire de sortir de l’ambiguïté ou non. Il y a un côté « chiche » dans ce face-à-face : oseras-tu me déplaire ? semble dire Trump à Netanyahou ; oseras-tu dire que, en réalité, tu refuses mon plan, que tu fais tout pour éviter ?
Mais il peut tout aussi bien se prêter aux mesures dilatoires israéliennes. C’est ce qu’ont fait les administrations américaines précédentes, qui se sont épuisées à répondre aux objections israéliennes en refusant de voir qu’elles n’étaient que des prétextes pour bloquer tout progrès vers la création d’un État palestinien.
Trump peut donc seul assurer l’avenir d’un plan dont il est trop facile de prévoir l’échec tant les obstacles à surmonter sont multiples et majeurs. D’un côté, il a prouvé qu’il était beaucoup moins sensible aux pressions des soutiens d’Israël aux États-Unis que ses prédécesseurs mais, de l’autre, l’expérience prouve que les détails l’ennuient et qu’il se lasse vite d’un dossier. Après tout, il lui serait plus aisé de se satisfaire de l’ambiguïté d’Israël que de celle du Hamas.
