Lassé du jeu de Vladimir Poutine, le président américain impose de lourdes sanctions à la Russie. Gérard Araud s’interroge : est-il pour autant devenu pro-ukrainien ?
Combien de fois ai-je annoncé dans cette chronique que Donald Trump voulait dégager son pays du conflit ukrainien ? Que c’était un choix stratégique et personnel et qu’il y avait peu de chances qu’il y renonçât ? Les dernières péripéties : le refus de livrer des missiles Tomahawk à l’Ukraine, une nouvelle rencontre houleuse avec le président Zelensky et le projet d’un sommet avec Vladimir Poutine à Budapest ont paru, une fois de plus, le confirmer. Une analyse que semblait d’ailleurs partager le président russe, qui, lors de la précédente rencontre entre les deux hommes à Anchorage, n’avait pas fait montre de la moindre flexibilité sur ses objectifs de guerre alors que son interlocuteur était, à l’évidence, prêt à de larges concessions. Ce que Sergueï Lavrov, le ministre russe des Affaires étrangères, venait de confirmer à son homologue américain, Marco Rubio. À quoi bon prendre des gants puisque, quoi qu’il arrive depuis neuf mois, Donald Trump n’avait cessé de reculer en annonçant des sanctions supplémentaires contre la Russie avant de trouver continuellement des raisons pour ne pas les imposer ?
Eh bien, cette fois, comme Vladimir Poutine, j’avais oublié le caractère imprévisible et brutal d’un homme qui ne peut supporter d’apparaître comme le dindon de la farce. Les rebuffades répétées qu’il subissait dans ses tentatives sincères de mettre un terme à la guerre soulignaient de plus en plus son impuissance, ce qui lui était intolérable. Après avoir fait la leçon à l’Ukrainien, il a donc, pour la première fois depuis son élection, sanctionné la Russie sous la forme de ses deux principales entreprises d’exportation de pétrole et de gaz.
Les mesures américaines sont tout sauf une posture insignifiante : aussitôt, des clients chinois et indiens ont fait savoir qu’ils cessaient leurs achats à celles-ci. Peut-on en déduire que Donald Trump vient d’opérer une volte-face à 180 degrés et de rejoindre les Européens dans leur soutien déterminé à l’Ukraine ? Ce serait hâtif parce qu’il reste imprévisible au point de pouvoir changer de position dans les 24 heures si Poutine sait s’y prendre.
La Russie vue comme un simple problème à gérer
En effet, sur le fond, rien n’a changé : les États-Unis continuent de considérer que cette guerre ne concerne pas leurs intérêts vitaux. L’administration Biden n’a d’ailleurs livré des armes que progressivement et sous conditions et s’est opposée à toute notion d’une entrée de l’Ukraine dans l’Otan. À Washington, à l’été 2024, après des contacts à la Maison-Blanche, j’en étais revenu persuadé que Kamala Harris essaierait, comme Trump, d’ouvrir une négociation avec la Russie pour permettre aux États-Unis de se concentrer sur l’essentiel : les relations avec la Chine. Outre-Atlantique, la Russie n’est plus vue comme une menace systémique mais comme un problème à gérer. Une « puissance régionale », disait Barack Obama ; une « station-service avec des armes nucléaires », renchérissait le sénateur John McCain.
C’est également un choix personnel pour un Donald Trump qui ne cesse d’affirmer que son objectif central est non seulement d’extraire son pays des trop nombreux conflits dans lesquels ses prédécesseurs l’ont engagé, mais de promouvoir la paix à travers le monde. On peut aisément se rire de ses prétentions à avoir « résolu huit guerres en huit mois », ce que nient vigoureusement les pays concernés, mais force est de reconnaître la priorité qu’il attache à ce rôle de pacificateur.
Les Européens seuls face à la Russie
En ce qui concerne la guerre en Ukraine, il n’a cessé d’en déplorer le coût humain et a réitéré sa conviction qu’un compromis était possible entre les deux belligérants, fondé sur la reconnaissance des réalités sur le terrain. Encore fallait-il que Poutine s’y prêtât, ce qui ne semble pas le cas aujourd’hui dans la conviction apparente qui est la sienne qu’une victoire totale est à sa portée du fait de la disproportion des moyens entre les deux ennemis, d’un retrait américain qu’il juge inévitable et de la timidité des Européens.
Toujours est-il que les Européens commettraient une erreur s’ils pensaient que Donald Trump a trouvé son chemin de Damas et s’ils relâchaient donc leurs efforts. Ils ne peuvent dépendre des foucades d’un dirigeant capricieux et imprévisible et doivent se comporter comme s’ils étaient seuls face à la Russie : soit ils accentuent substantiellement leur soutien à l’Ukraine, soit ils ne feront que prolonger inutilement un conflit dont l’issue la plus probable serait une victoire russe.
Se pose aussi la question d’une négociation puisque c’est l’inévitable conclusion d’un conflit en dehors de la victoire d’un belligérant qui ne pourrait être l’Ukraine. Les Européens se sont enfermés dans une position de principe – le retour aux frontières de 1991 – honorable, mais irréaliste –, qui ouvre la voie aux initiatives unilatérales de Trump.
Chacun sait à Kiev, comme dans tous les états-majors, que les territoires conquis sont perdus au moins à court et moyen terme ; chacun sait que l’adhésion à l’Otan est une ligne rouge infranchissable. Ne peut-on élaborer avec un peu d’imagination une stratégie diplomatique sur cette base, qui garantisse l’indépendance et la sécurité de l’Ukraine ? Sinon, ce sera la poursuite de la guerre avec son coût et ses incertitudes ou un diktat russo-américain….
