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Gérard Araud, les leçons du « diplomate des temps heureux »

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Dans son nouvel essai, « Leçons de diplomatie. La France face au monde qui vient », l’ancien ambassadeur prescrit à l’Europe et à la France une cure de realpolitik.

En 2019, lorsque Gérard Araud quitte son dernier poste d’ambassadeur à Washington, l’ordre mondial hérité de la Seconde Guerre mondiale vacille. Brexit, élection de Donald Trump, ascension du modèle autoritaire chinois, retour de l’impérialisme russe… Après des décennies de sommets internationaux aux allures de conseils d’administration, il devine qu’un basculement majeur est sur le point d’advenir : le retour de l’Histoire et de son tragique.

Araud n’est ni Giovanni Drogo, chez Buzzati, ni Zangra de la chanson de Brel : l’ennemi est là, il ne le manquera pas. Le « diplomate des temps heureux », comme il se définit lui-même, renonce à la retraite anticipée, prend la plume et s’impose comme l’un de nos meilleurs observateurs en géopolitique.

Son dernier livre, Leçons de diplomatie. La France face au monde qui vient (Tallandier), est un bréviaire de survie pour Européens déboussolés. Les lecteurs de sa chronique dominicale sur le site du Point retrouveront sa plume limpide et son érudition. Les citations liminaires des chapitres vont de saint Augustin à de Gaulle en passant par Shakespeare et Goethe.

Au fil des pages défilent Henri de Rohan, Richelieu, Thucydide… Manière, chez ce lecteur insatiable de livres d’histoire, de nous inviter à revenir aux Anciens pour éclairer le monde à venir. Une approche déjà défendue dans Histoires diplomatiques. Leçons d’hier pour le monde d’aujourd’hui (Grasset, 2022), qu’il prolonge ici : « Quoique infiniment variée, la nature humaine emprunte souvent les mêmes sentiers », écrit-il.

« Expulsés du paradis par le dieu des Armées »
L’ouvrage dresse un constat que certains Européens peinent encore à accepter : le « moment occidental » n’était – hélas – qu’une parenthèse. « Nous voilà expulsés du paradis par le dieu des Armées ; un paradis qui nous était réservé, à nous, heureux Occidentaux, qui ne connaissions pas notre bonheur et croyions à son éternité et à sa justice. Nous rejoignons piteusement les autres qui n’ont pas eu notre chance. »

Plongées dans le même bain que Poutine, Xi Jinping et les autres, la France et l’Europe sont abasourdies. Et notre déni face à la nouvelle donne géopolitique n’est pas notre seule faiblesse. Dans nos sociétés « épuisées par les épreuves, sans ambition géopolitique » monte une volonté de rester à l’écart pour éviter de se salir les mains.

Araud, lui, refuse l’effacement alors qu’une nouvelle guerre froide (il ose le mot) se met en place en Asie entre l’Amérique et la Chine. Il invite le Vieux Continent à réapprendre comment parler la « langue de l’adversaire » tout en renonçant à sa posture de supériorité morale : « Nous, Européens, devons descendre de nos hauteurs de bonne conscience pour nous mêler au monde, à ses noirceurs, à ses petitesses. »

L’auteur poursuit son entreprise de réhabilitation de la realpolitik. Il rappelle que les condamnations et les mots vertueux n’effraient guère les despotes. « Je partage les exigences morales de mes contemporains mais je refuse de rejoindre le quadrille des bonnes âmes qui, imperturbablement, formulent des vœux pieux sans se préoccuper d’expliquer comme les exaucer. »

L’épigraphe, signée Talleyrand, est un condensé de la pensée de l’auteur. Elle pourrait coiffer son œuvre entière, chroniques incluses : « Remarquez bien, Messieurs, que je ne blâme ni n’approuve ; je raconte. » Araud fut l’un de nos plus brillants diplomates ; il est aujourd’hui un analyste – et un conteur – de grand talent.

« Leçons de diplomatie. La France face au monde qui vient », de Gérard Araud (Tallandier, 304 p., 22,50 €).