CHRONIQUE. De manière implicite, l’Occident s’arroge le droit de définir où s’arrête le droit international. Le reste du monde n’est pas dupe.
Le citoyen adore ironiser sur le cynisme ou la faiblesse du diplomate qui n’aurait aucune boussole morale et serait incapable de fermeté face au mal. Les opérations militaires lancées par Israël et les États-Unis contre l’Iran ont permis de rafraîchir ces clichés. Comment pourrait-on ne pas soutenir cette offensive de démocraties contre un pays qui n’a eu de cesse d’encourager le terrorisme et de déstabiliser le Moyen-Orient ?
Beaucoup se sont retrouvés dans les propos du chancelier allemand selon lequel : « Israël faisait le sale boulot pour nous. » Oui, concédaient certains, en droit international, l’offensive israélienne était peut-être discutable mais elle était « légitime » contre des mollahs qui pendent opposants et homosexuels et oppriment les femmes. Le droit international prend alors l’aspect de subtilités inutiles de diplomates sans colonne vertébrale. De manière implicite, l’Occident s’arroge le droit de définir qui peut en bénéficier ou pas. Nul ne s’interroge sur la réaction du reste du monde à cette vision….
L’objectif des opérations israéliennes
Lorsqu’on s’appuie sur les rapports des services de renseignement occidentaux pour mettre en doute la fabrication d’armes nucléaires par l’Iran, on est accusé de défendre une dictature ou l’antisémitisme. Enfin, chacun manifeste son enthousiasme pour l’efficacité du Mossad, en effet assez époustouflante, ou des bombardiers américains. Nulle surprise que lorsqu’un missile iranien tombe sur un hôpital israélien, sans causer de victime, tous les médias en fassent leur une pendant une journée. Ce serait de mauvais goût que de rappeler la trentaine d’hôpitaux palestiniens détruits à Gaza, qui n’ont pas bénéficié de la même compassion. Le « deux poids, deux mesures » occidental s’étale en toute innocence.
Dans ce concert unanime, le diplomate se tait et attend que les événements lui permettent de rappeler ses interrogations aujourd’hui inaudibles. En premier lieu, il demandera poliment quel est l’objectif des opérations israéliennes : dans un premier temps, c’était de détruire le programme nucléaire et balistique iranien. De mauvais esprits rappellent la négociation conduite par les États-Unis précisément à ce sujet, dont la sixième session devait se tenir à Mascate le 15 juin.
Ils se demandent si les Israéliens qui ont immédiatement liquidé le principal négociateur iranien ne sont pas intervenus à ce moment précis pour saborder un processus diplomatique dont ils ne voulaient pas. Cela étant, une semaine plus tard, la méthode militaire, si spectaculaire qu’elle soit, n’a pas prouvé son efficacité puisqu’on laisse entendre qu’un engagement militaire américain serait indispensable pour se débarrasser de toutes les installations nucléaires de l’ennemi.
Quel est l’objectif stratégique d’Israël ?
De toute façon, Israël, dans son discours et dans l’élargissement de ses cibles, semble désormais vouloir aller plus loin et viser à affaiblir, voire à faire chuter le régime. Le diplomate se permet de constater le goût de réchauffé qu’a la fièvre de tous ceux qui, en France, s’en réjouissent : déjà, en 2003, on maudissait un régime, lui aussi abominable, on l’accusait de détenir des armes de destruction massive et on appelait à la libération d’un peuple par les armes étrangères.
Les mêmes arguments parfois dans les mêmes bouches qui semblent avoir oublié le résultat de leur croisade, des centaines de milliers de morts et l’apparition de Daech. Que l’Iran soit un pays multiethnique de 90 millions d’habitants sans opposition structurée, identifiée, où la seule force réside dans des milices armées fanatisées ne paraît pas les émouvoir, ni le fait que le chaos ou un régime encore plus radical paraissent les conséquences les plus probables d’un effondrement éventuel de la République islamique.
Alors, insiste le diplomate décidément insupportable, quel est l’objectif stratégique d’Israël ? Une accumulation impressionnante de succès tactiques ne tient pas lieu de victoire. Encore faut-il qu’à l’issue des combats, naisse une nouvelle réalité géopolitique qui soit plus stable et plus favorable que la précédente. Quel est le Moyen-Orient dont non seulement on rêve à Jérusalem mais qu’on essaie d’édifier grâce à la supériorité militaire absolue dont dispose Israël et à la connivence des États-Unis et des monarchies du Golfe ? À cette question pourtant essentielle mais dont on ne se préoccupe pas sur les plateaux télévisés, il ne peut pas y avoir de réponse pour deux raisons.
La première, c’est le refus de la création d’un État palestinien, voire la tentation d’un nettoyage ethnique à Gaza et en Cisjordanie qui interdisent une pleine intégration d’Israël dans la région ; la seconde, c’est la volonté de régler par les armes un problème qui ne peut l’être que par la négociation, la mise sous contrôle du programme nucléaire iranien, qui est possible comme l’avait prouvé l’accord de 2015 dénoncé par Trump à la demande d’Israël. L’expertise ne se perd pas sous les bombes et, tôt ou tard, bombardiers B2 ou pas, Téhéran pourra reconstituer ses capacités. C’est alors que le diplomate conclut : Israël est donc dans une impasse stratégique. Il l’est à Gaza où le Hamas contrôle toujours le territoire ; il pourrait bientôt l’être face à l’Iran. Mais il est encore trop tôt pour l’écouter…
